Moi

Abbé Pierre-Hervé Grosjean

Il est beau, il est jeune, il est mystérieux et contradictoire. Mais avant tout, malgré son appartenance à la cryptoaristocratie cléricale, il a plus de cheveux que le prince Williams, assurément un meilleur parti, bref les filles se l'arrachent. J'ai nommé, évidemment, Pierre-Hervé Grosjean, prêtre du diocèse de Versailles, où il y est, selon son profil Twitter, responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique sociale. Et donc, en cela, c'est obligé, dans mon champ de vision. Je n'y peux rien.

Avant ceci, nous n'avions eu publiquement que cette petite interaction sur les frontières de la laïcité dans le débat public. Ce qui laissait poindre quand même que ses "responsabilités" en éthique au diocèse tiennent plus des relations publiques que de l'honnête théosophie. Mais bon… Voilà qu'il sort hier, le 31 mai 2011, un épisode de sa baladodiffusion intitulé « L'imposture du "gender" au lycée ». On écoute d'abord. On déconstruit ensuite. Et on déconstruit rapidement. Il y aurait de quoi à redire à chacune de ses phrases, mais je ne crois pas que cela soit nécessaire.

« La théorie du genre est apparue aux États-Unis dans les années 1990. »

Faux. Académiquement, les études du genre sont formellement nées dans les années 1970. Mais déjà au début du 20e siècle avec Magnus Hirchfeld avec son Institut für Sexualwissenschaft à Berlin et ensuite avec Alfred Kinsey à l'Université de l'Indiana on était carrément dedans. La vraie réponse, cependant, est que c'est plutôt l'hétéronormativité (dans sa forme contemporaine) qui est récente (fin 19e, début 20e), tel que démontré par Jonathan Ned Katz, dans sa bombe The Invention of Heterosexuality. Et donc, les études du genre sont nées de l'insatisfaction immédiatement ressentie face à ce qui est un construit social de pure invention humaine.

« L'idée derrière cette théorie du genre est une tentation d'orgueil, très ancienne chez l'homme, de ne rien devoir à personne. »

Oui, bon tant qu'à y être, j'ai déjà entendu que l'Arbre de la connaissance dans le jardin d'Éden, et donc le péché originel, est une métaphore de ce refus de la soi-disant loi naturelle, notamment en ce qui a trait à la sexualité. Le problème avec ça, c'est qu'on peut dire la même chose de n'importe quelle technologie : du nucléaire à l'informatique. L'homme cherche à atténuer les souffrances dues à ses circonstances physiques en transformant son environnement, de son corps au reste de l'univers. Et beaucoup de gens souffrent de l'étroitesse du modèle hétérosexuel. Donc, on le remet en question. C'est de l'orgueil, ça? Et puis disons qu'on s'adresse à un chrétien. Ce qu'il faut dire alors, c'est que le Jesus qui embrasse et béatifie les victimes de l'hétéronormativité est indéniablement plus herméneutiquement plausible que celui qui les condamne. Peut-être faut-il voir dans les technologies de relativisation de l'anatomie sexuée un miracle que Jésus aurait lui-même fait, comme aux aveugles de son temps pour atténuer des souffrances qu'ils ne méritent pas.

« La liberté, c'est plutôt pour moi de consentir à ce que j'ai reçu. À ce que je suis.  »

Et quoi d'autre? Donnez-leur du gâteau? Est-ce que tu compares la difficulté de consentir à ta sexualité, toi Pierre-Hervé, à la difficulté que n'a pas surmonté, par exemple, Vanessa Van Durme telle qu'elle le raconte dans « Regarde maman, je danse. » ? Non attends, c'est sérieux. Dans le dernier documentaire avec Derrida, à « que voudriez-vous demander à un philosophe et lequel? », cette question idiote que les journalistes ont l'habitude de poser, il répondit (si ma mémoire est bonne) qu'à Spinoza, il demanderait de tout savoir sur sa sexualité. On rit, mais l'argument massue tient à ceci (et j'ai tenté de l'exposer plus en détail dans mon billet précédent) : c'est à ceux qui souffrent qu'on répond du progrès. Il est facile d'enfiler les gros mots (bioéthique, genre, liberté, etc.). Mais encore faut-il ne pas se mettre dans la position de ceux à qui il a été dit que la loi était faite pour l'homme et non l'inverse, y compris ce que vous appelez la loi naturelle.

Écoute mon gars, il n'y a même pas 50 ans j'aurais été prêtre comme toi, sans problème. Mais je ne le suis pas aujourd'hui parce que je n'ai encore rencontré aucun prêtre que j'admire précisément dans sa façon de gérer son consentement à ce qu'il est. Et que de construire une quelconque forme de collégialité avec vous me rebute un peu. Le sacerdoce est la plus généralisée et donc la plus paradoxale des violations à l'hétéronormie. Tu peux bien dire ce que tu veux. Mais être prêtre, c'est atypique, sexuellement, selon cette même loi naturelle. Et ça l'est dans toutes les cultures humaines, des moines bouddhistes, aux mystiques sufis, en passant par les berdaches des premières nations américaines et les katoïs thäi. Et il suffit de quelques heures à Rome ou dans n'importe quel cercle ecclésiastique de la planète pour se faire une idée assez juste de l'hypocrisie des prêtres catholiques, en particulier dans leur façon de prêcher une morale qu'ils ne sont même pas capables de vivre eux-mêmes. Tant que ce sacerdoce ne sera pas contemplé avec humilité, avec réalisme, mais aussi avec fierté, la chasse aux sorcières et les horreurs qu'on connaît continueront. Pour être clair, étant donné que le médium est le message, permets-moi de te dire que ton invitation personnelle à la soumission à cette loi naturelle n'a aucune crédibilité. Car comment vis-tu ton hétérosexualité, toi? Et j'aurais certainement besoin de plus de 3 minutes pour être convaincu. Il y aurait tellement de questions. Et pas de poésie mystico-délirante sur la liberté, SVP!

« Ce qui est lamentable, c'est que cette théorie soit enseignée comme vérité scientifique. »

Le mot «vérité» est évacué de la science depuis belle lurette. On parle plutôt d'attrait d'un modèle ou d'un autre dans un domaine donné (et habituellement assez bien circonscrit) dans sa conformité à des principes épistémologiques qui font consensus comme le rasoir d'Ockham, la réfutabilité, la prédictabilité, la précision, le rappel, l'empirisme, etc., etc. Et donc, la théorie du genre n'est certainement pas présentée comme vérité scientifique, que ce soit à Berkeley ou dans les lycées de France. On ne dit pas que la physique quantique est une vérité scientifique, mais bien qu'elle est très effective à expliquer le fonctionnement de ton four à micro-ondes… Et, en passant, ton discours rappelle mot à mot celui des créationnistes, dont on espère sincèrement avoir débarrassé l'espace public. Il va falloir travailler là-dessus.

Mais sinon, c'est vrai qu'il y a des scientifiques d'une crédibilité infiniment supérieure à celle de l'Église dans ce domaine qui ont fourni des arguments auxquels tu ne commences même pas à répondre. Parce qu'effectivement, si on dit loi naturelle, alors il convient de se demander si justement les scientifiques ne sont pas plutôt ceux à qui il faudrait se référer quand vient le temps de parler de nature. Et je n'en nommerai que deux autres qui sont incontournables : Joan Roughgarden, qui préside la chaire d'écologie et d'évolution à Stanford, et dont il faut lire Evolution's Rainbow, et finalement, Cordelia Fine pour son Delusions of Gender. Pour savoir de quoi on parle, il faut savoir de quoi on parle.

Prêtre cherche lui-même, lettre à, Wednesday, June 1 2011 at 4:01PM,

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