Moi
Très drôles sont ceux qui croient que l'excentricité motive mon intérêt pour ce qui succède nécessairement à cet humanisme anthropocentriste qui échoue à rassembler les gens de ma génération autour d'un projet de société. Y allant de ma technoprophétisation technomessianiste disent-ils (en référence à mon dernier billet, par exemple), comme si j'étais ainsi qu'eux, prêt à tout pour une audience et un peu d'attention. Aussi me revoilà à Rome et je crois cette fois avoir fait le tour de l'ensemble de sa confusion, de son absence de potentiel. Rome et peut-être tout l'occident avec elle, ne comprendra pas à temps que le besoin qu'ont les hommes d'une nouvelle théologie ne se réduit pas à la simple recherche de nouveauté ou à la vaine originalité intellectuelle, ou pire, à un petit orientalisme japonisant. Très drôle en effet.
Après une petite joute à ce sujet avec un ami, je reçus de lui la mention d'un texte de Jean-Claude Guillebaud (photo du haut) dans cette revue des messieurs de la compagnie de Jesus bien humblement appelée Étvdes. N'ayant lu que le résumé, je suis suis déjà choqué de constater un autre exemple de la règle selon laquelle les réfractaires au progrès ontologique de la personne (humaine ou non) vers le postphysique sont des gens qui ont justement été choyés dans leur physicalité et dans cette conformité platement matérielle aux idéaux humanistico-hédonistes que leur a bêtement conféré leur corps et leur histoire involontaire (et donc non moins physique). Car oui, disons-le, si cette conformité est antérieure à leur adhésion pseudoconsciente aux préceptes humanistes, antérieure même à leur arbitraire intellectuel, on ne peut alors au mieux parler d'un conformisme romantique et non d'une quelconque grandiose épopée de l'esprit quand ils se font apôtres d'un statu quo sur la sanctification à outrance de la chair au sein de la tradition humaniste en général, et catholique latine en particulier. Malgré ce conservatisme évident, ils iront même jusqu'à traiter de puritains les interlocuteurs d'une sophistication de la géométrie de la personne, tout nostalgiques et réactionnaires qu'ils sont face à la postmodernité inévitable qui ne saurait faire autrement (quoique collatéralement) que d'exposer leur ridicule. Vous donc, playboys théologiens, ne me dites pas à votre défense que vous avez l'humanité expérimentée parce que vous "avez vécu". Vous avez "été vécus" plutôt, oui, par ces idées complètement vétustes qui ont fait de vous pour la culture humaine ce que Ken est à Babie. Faites place à ceux qui plongent dans cette obsolescence humaine, non pas parce qu'elle est confortable et facile, mais au contraire parce qu'à la surface de cette idée de la grandeur humaine tout brûle, tout est incendié, et il n'y a plus dans la philosophie humaniste ni oxygène, ni vie.
À l'inverse, on s'aperçoit assez rapidement que ceux qui s'intéressent à toutes ces nouvelles possibilités, du transhumanisme postphysique au personnalisme virtuel, ne voient pas leur exercice comme le caprice philosophique dont on les accuse. Ils ne visitent d'ailleurs presque jamais ni les paysages ni le vocabulaire de la schysophrénie philosophique contemporaine. Ils sont plutôt mus par une insatisfaction concrète de leurs circonstances physiques (âge, sexualité, estime de soi, incapacités), par un existentialisme viscéral relevant davantage de la nécessité médicale que de l'exercice imaginaire.
Sans m'étendre sur les circonstances contemporaines qui animent les travaux de rénovation ontologique de la personne comme le trafic d'organes, de produits et de tissus humains, l'intelligence artificielle, la xénotransplatation, les critères de beauté, les neuroprothèses, ou la singularité, etc., je vais quand même donner un exemple tiré de l'actualité des derniers jours dans l'histoire du bébé né avec deux têtes en Chine, le 9 mai 2011 (la journée même où je présentais la personne selon les sciences cognitives à un congrès sur les ontologies formelles, voir plus bas). Les propos du médecin chinois responsable de l'enfant qu'on a pu voir en vidéo dans l'un des reportages sur le sujet m'a particulièrement frappé. Il y dit qu'il n'allait pas tenter une séparation comme c'est le cas souvent chez les siamois et qu'il ne pouvait procéder à une ablation d'une des deux têtes comme il est habituellement indiqué pour des organes en double, parce qu'au-delà de deux organes, dit-il l'air interrogateur en cherchant des yeux quelqu'un pour confirmer ses propos, il s'agissait de deux personnes et qu'il ne lui appartenait pas de choisir laquelle allait vivre et laquelle allait mourir.
Alors, s'agit-il de deux organes ou deux personnes? Malaise (aussi léger soit-il), non? Vous aurez du mal à me convaincre qu'il existe un consensus social, et encore moins scientifique sur la question. Et vous conviendrez comme moi que plusieurs questions d'ordre éthique, juridique, cognitif, psychologique et affectif viennent à l'esprit immédiatement. Au fil des conversations que j'ai eues sur ce cas particulier, je me suis fait répéter souvent qu'on ne peut ébranler l'édifice philosophique de la personne en prenant en considération un cas extrême. J'ai rappelé à ceux-là que c'est le cas extrême des corps noirs qui a irrévocablement ébranlé la physique newtonienne et lancé sa rénovation dans la physique quantique. Et ces cas "extrêmes" se multiplient à une vitesse folle en faisant craquer l'édifice de l'humanisme au point où il ne peut plus servir de refuge existentiel qu'à un petit nombre de "squatteurs" philosophiques qui ont encore les moyens de s'y sentir confortables.
Et donc, cet impératif d'une nouvelle théologie de la personne existe à l'extérieur d'un simple académisme stérile ou d'une rhétorique morale. Je dirais plutôt qu'il est tenu pour un marché esthétique populaire beaucoup plus réel et beaucoup plus imposant qu'on ne se l'avoue. Parce qu'il est plus humain de vouloir "être" que de vouloir "être humain" (et encore moins l'être canoniquement). Et s'il y a un marché pour une nouvelle théologie pouvant conforter les laissés pour compte de l'ancienne dans leur altérité, dans leur beauté, cette nouvelle théologie sera, un point c'est tout. Nonobstant ce qu'en pensent ces "cochons de théologiens" (selon l'expression de Luther reprise récemment par Mehdi Belhaj Kacem pour à peu près les mêmes raisons) qui se sont rendus incompétents eux-mêmes en oubliant qu'avant d'être quoi que ce soit d'autre, la théologie est une technologie de l'apaisement dont la qualité s'évalue précisément par rapport à l'effectivité du facteur thérapeutique qu'elle recèle ou non. Une théologie n'ayant plus aucun impact sur la culture, n'étant plus un facteur civilisationnel, c'est tout simplement une théologie mauvaise. C'en est fini de ce Big God qu'on prie ostencément dans cette Big Church (ainsi que le caricaturise Peter Gabriel dans Big Time). On n'a qu'à voir comment la simple question d'une japonaise de huit ans (pourquoi les enfants doivent-ils souffrir) mit KO un Ratzinger pourtant armé jusqu'aux dents de cette grosse théologie. Ce n'est pas Dieu qui est mort, c'est "The Big God", le Dieu des armées qu'on ne peut plus souffrir. Place à un petit Dieu, faible et caché (comme le Très-bas de Bobin) qui triomphe en substance plutôt qu'en quantité. Parce qu'il restera toujours que la théologie, c'est le conte de l'humain qui, dans sa faiblesse, parle de lui-même en regardant Dieu, en se voyant et en s'espérant déjà Dieu lui-même. Dieu-prétexte. Dieu-contexte qui suggère très certainement plus une corporalité qu'un corps physique. Bref: esprit de corps. Bref: personne.
Ce furent les premiers chrétiens qui, en dialogue avec le judaïsme et l'islam, auront été les premiers à penser la personne de manière totalement virtuelle (corporalité de la personne versus simplement le corps ou la physicalité) pour le besoin de l'élaboration ontologique de la personne trinitaire. Et c'est de cette réflexion que nous parvint l'humanisme et les droits de l'homme qu'on connaît aujourd'hui et qui bien naïvement se prétendent laïques. Que dire aussi d'Édith Stein dont toute la mystique et toute la philosophie a tourné, de son propre aveu autour de "la constitution de la personne humaine"? Et aujourd'hui, nous avons cette Sainte-Gaga, mère supérieure de tous ses petits monstres qui vient de lancer un second album on ne peut plus mysticodélirant qui rejoint des oreilles. On se préoccupera donc de cette notion du "propre humain", cette "human-completeness" que je proposai en écho à la "Turing completeness" à la base de l'architecture cognitive des ordinateurs (et par extension, des humains), lors d'un récent colloque STOQ sur les ontologies formelles. Et maintenant, je vais tenter de réunir ces vrais théologiens du petit autour de ce qui se voudra, j'imagine, un documentaire que j'intitule THÉOLOGIES. J'ai fait une liste idéale des sujets que j'aimerais rencontrer. Dites-moi donc s'il m'en manque!
